
lepoint.fr · Feb 27, 2026 · Collected from GDELT
Published: 20260227T080000Z
ENTRETIEN. À la tête de l’Investment Strategy Group de Goldman Sachs, Sharmin Mossavar-Rahmani conseille les plus grandes fortunes mondiales. Elle nous partage son analyse pour 2026 : prééminence des États-Unis, bulle de l’IA et Europe à la traîne.Sharmin Mossavar-Rahmani est une star de la banque américaine Goldman Sachs, qu’elle a rejointe en 1993. Cette ancienne élève de Princeton et de Stanford, diplômée en finance et en économie, est directrice de la stratégie d’investissement pour l’activité de gestion de fortune privée de l’établissement financier depuis plus de vingt ans. Un poste éminemment stratégique, qui fait d’elle une personnalité incontournable de la finance et une voix très écoutée sur les marchés.Concrètement, en quoi consiste son job ? Elle aide les grands clients de la banque américaine à « protéger et faire grandir leur patrimoine pour les générations futures ». Attention, on parle ici de portefeuilles allant de 10 millions de dollars jusqu’à plusieurs milliards… Sharmin Mossavar-Rahmani et son équipe conseillent donc des investissements dans tels ou tels secteurs, classes d’actifs et régions. Cela passe nécessairement par la définition d’allocations stratégiques et de choix tactiques face aux événements géopolitiques ou économiques.Chaque année, en janvier, l’Investment Strategy Group de Goldman Sachs, qu’elle dirige, publie son rapport « Outlook », qui livre son scénario de référence sur l’économie mondiale et sur l’évolution des marchés. Ce document de 145 pages, véritable mine d’informations, bourré de chiffres et de graphiques, est considéré comme une bible en matière d’investissement, à destination des clients fortunés, des « family offices » ainsi que des fondations et d’autres institutions. Sharmin Mossavar-Rahmani nous livre son analyse pour 2026.Le Point : Votre document de prospective économique pour 2026 est intitulé « La résilience américaine résiliente ». Dans une publication de 2020, l’économiste Daron Acemoglu, enseignant au MIT, considérait quant à lui que les États-Unis étaient « au bord d’une phase soudaine d’effondrement institutionnel après des années de déclin progressif ». Vous ne partagez pas son point de vue…Sharmin Mossavar-Rahmani : Ce n’est pas la première fois que les « déclinistes », ceux qui prédisent le déclin inéluctable des États-Unis, se manifestent avec autant de force. Nous avions fait face à une tendance similaire en 2021, au lendemain de la première présidence Trump et de la pandémie dévastatrice de Covid-19. Chez Goldman Sachs, nous avions conclu à l’époque que ces déclinistes avaient tort et qu’il fallait rester investi et privilégier les actions américaines.L’histoire nous a donné raison. Malgré un bilan humain très lourd pendant le Covid, les États-Unis ont retrouvé leur tendance de croissance et leur productivité bien plus vite que l’Europe ou le Japon. Au cours des cinq dernières années, les actions américaines ont généré un rendement de 99 % (soit 15 % en rythme annualisé), contre 60 % pour les marchés développés hors États-Unis, 24 % pour les marchés émergents, et un déclin de – 14 % pour la Chine.Sharmin Mossavar-Rahmani est directrice de la stratégie d'investissement pour l’activité de gestion de fortune privée de Goldman Sachs. Sur quels facteurs repose, selon vous, cette prééminence américaine ?Ce qui motive cette vision de prééminence, c’est d’abord la taille et la richesse de l’économie. Les États-Unis sont la plus grande économie, avec le PIB par habitant le plus élevé parmi les grands pays. L’écart entre les États-Unis et le reste du monde ne cesse de grandir. Quand vous avez un PIB de 30 000 milliards de dollars, une croissance de 2 % représente un chiffre absolu énorme. Cette richesse permet d’absorber les erreurs éventuelles ainsi que de financer massivement l’innovation et la R & D. Ensuite, il y a la productivité. Le travailleur américain produit plus par heure, et il travaille beaucoup plus d’heures. Environ 1 800 heures par an contre 1 300 heures en Allemagne, par exemple.Nous étudions aussi le niveau d’innovation en examinant différentes métriques, dont le nouvel indice des technologies émergentes du Belfer Center de Harvard, où les États-Unis se classent loin devant les autres pays et régions. Une autre est les brevets « triadiques », c’est-à-dire déposés sur les trois grands marchés que sont l’Europe, le Japon et les États-Unis. Les États-Unis dominent également ici. La qualité de la gestion d’entreprise, selon une étude de Stanford, y est également la plus élevée au monde. Tout cela se traduit par une croissance des bénéfices par action qui surpasse n’importe quel autre pays, même si l’on exclut le secteur technologique.Plus de 140 décrets présidentiels ont été signés dans les cent premiers jours de la nouvelle administration américaine l’an dernier, créant néanmoins un brouillard pour les entreprises…Les acteurs économiques ont effectivement agi dans un nuage d’incertitude en raison de ces changements politiques radicaux. Mais il est crucial de séparer les vrais signaux du bruit ambiant. Les investisseurs ont su regarder au-delà de cette volatilité, car les fondamentaux des entreprises américaines restent exceptionnels. La rentabilité et les marges nettes des sociétés qui composent l’indice S & P 500 sont structurellement supérieures à celles du reste du monde. La part des bénéfices reversée aux actionnaires atteint aujourd’hui plus de 70 %, ce qui soutient les valorisations. C’est pourquoi, malgré l’incertitude politique, notre Investment Strategy Group a maintenu sa recommandation de rester investi avec une surpondération des actions américaines.La guerre des tarifs douaniers n’aurait pas de conséquences sur cette dynamique ?Prenez le choc du « Liberation Day » en avril 2025. Malgré ce chaos, qu’a fait le marché boursier américain en 2025 dans l’ensemble ? Il a progressé de 18 % et la croissance des bénéfices a été d’environ 12 %.Il n’y a aujourd’hui aucune bonne alternative au dollar comme monnaie de réserve.Vous identifiez tout de même trois vulnérabilités. Quelles sont-elles ?La vulnérabilité que l’on considère comme la plus importante est la dépendance à l’égard de la Chine pour les terres rares et les aimants. S’ajoute une autre vulnérabilité majeure qui touche le monde entier, y compris la zone euro : la dépendance vis-à-vis de la Chine pour les principes actifs pharmaceutiques et les matières premières clés qui sont essentielles à l’industrie pharmaceutique.Ensuite, il y a le ratio de la dette sur le PIB. Beaucoup s’en alarment, et depuis longtemps. Mais chez Goldman Sachs, on se réfère à l’histoire récente et l’on se rassure. Il y a des moyens politiques d’agir sur ce sujet. En 2011, par exemple, face à une trajectoire budgétaire alarmante, le Congrès avait agi avec le Budget Control Act pour réduire le déficit et abaisser la trajectoire de la dette sur PIB sur 10 ans. Actuellement, le Bipartisan Fiscal Forum, au Congrès, travaille sur le changement de trajectoire de la dette du pays et tente de s’attaquer au problème. Il a toujours été difficile de faire campagne en promettant d’augmenter les impôts. C’est donc au Congrès d’agir, et l’histoire nous prouve qu’il ne s’en prive pas.Quel rôle joue « l’exorbitant privilège du dollar américain », pour reprendre l’expression de Valéry Giscard d’Estaing de 1964, face à cette vulnérabilité budgétaire ?La réalité, c’est qu’il n’y a aujourd’hui aucune bonne alternative au dollar comme monnaie de réserve. L’euro aurait eu sa chance, mais il y a eu la crise des dettes souveraines. La Chine n’a pas de monnaie flottante et entièrement convertible, et elle n’a pas non plus de compte courant ouvert. Donc le yuan ne peut pas avoir ce statut.Que pensez-vous de l’or comme actif de réserve ?Concernant l’or, l’élan initial est venu des achats de la banque centrale chinoise en 2022, qui a cherché à protéger ses réserves après avoir vu ce qui est arrivé aux actifs russes, à la suite du déclenchement de la guerre en Ukraine. Cela a créé un effet d’entraînement. Mais au sein de l’Investment Strategy Group, on ne considère pas l’or comme une classe d’actifs stratégique. L’or ne produit aucun revenu et il ne croît pas avec les bénéfices. Il ne représente ni une couverture contre l’inflation ni contre la déflation.Vous évoquez, dans votre rapport, la dégradation potentielle de l’État de droit et du système de contre-pouvoirs sous l’administration Trump ?Cela me semble être du bruit. La presse titre constamment sur le fait que Trump défie les lois et la Cour suprême. Il est vrai qu’il a signé 225 décrets exécutifs lors de sa première année, soit plus que Clinton, Bush, Obama ou Biden sur l’ensemble de leur mandat. Mais nous avons consulté des experts constitutionnels, et ils nous rappellent que le système de contre-pouvoirs fonctionne. Il faut juste lui laisser le temps. Par exemple, les dossiers sur les tarifs douaniers passent par les tribunaux avant d’arriver à la Cour suprême. 57 nominations effectuées par l’administration Trump ont dû être retirées, des tribunaux locaux ont bloqué la Garde nationale dans certains États, etc. L’État de droit est bel et bien intact.La Cour suprême a annulé les tarifs réciproques vendredi 20 février, le président Trump a immédiatement réagi en augmentant la surtaxe mondiale à 15 %, comment analysez-vous cette séquence ?La décision a démontré le pouvoir de la Cour suprême et la durabilité de notre système de contre-pouvoirs. Le président Trump se conforme à la décision, montrant son respect envers la Cour. Nos hypothèses de revenus tarifaires n’ont pas changé avec le passage des tarifs IEEPA aux nouvelles autorités tarifaires car le taux tarifaire effectif global reste similaire. Tout remboursement pourrait affecter le déficit de cette année et peut-être de l’année prochaine d’un maximum de 0,5 point de pourcentage du PIB, mais cela n’a pas de grandes implications pour la trajectoire.Votre scénario de base de 2,4 % de croissance américaine pour 2026 est-il i