
lepoint.fr · Feb 21, 2026 · Collected from GDELT
Published: 20260221T163000Z
ENTRETIEN. Le père Michel Fédou consacre un ouvrage de référence au grand théologien de l’Eglise. Décapant.Vous ne connaissez peut-être pas Henri de Lubac. Pourtant, celui qui aurait eu 130 ans ces jours-ci (il était né le 20 février 1896 à Cambrai) est l’une des grandes figures de l’histoire chrétienne contemporaine. Blessé pendant la guerre de 14-18, il fut l’un des membres éminents de la bande de prêtres jésuites qui, à Lyon, dès 1940, lancèrent la résistance spirituelle contre les nazis autour des Cahiers du Témoignage chrétien.Théologien audacieux et pionnier, il fut interdit d’enseignement sous le pape Pie XII, avant d’être appelé comme expert au concile Vatican II par son successeur Jean XXIII et d’être par la suite créé cardinal par Jean-Paul II. Ses études et ouvrages ont marqué la théologie chrétienne, et le pape François s’y référait régulièrement. Brillant théologien et prêtre jésuite lui aussi, professeur émérite aux Facultés Loyola de Paris, le père Michel Fédou consacre un ouvrage épais, dense et profond à « Henri de Lubac, théologien » (Éditions du Cerf). L’occasion de nous en dire plus sur l’œuvre d’un grand penseur du catholicisme.Henri de Lubac rendant hommage au pape Jean-Paul II © (Fonds iconographique de Lubac/SP) Le Point : Quelle vie que celle d’Henri de Lubac ! Si l’on devait la résumer, on dirait que c’est celle, avant tout d’un grand combattant, n’est-ce pas ?Michel Fédou : Absolument. Henri de Lubac était un combattant à plusieurs titres. D’abord, au sens littéral : il a été soldat pendant la Première Guerre mondiale, au cours de laquelle il a été gravement blessé. Ce qui lui a occasionné des souffrances physiques – notamment des maux de tête terribles – durant toutes les décennies qui ont suivi. Ensuite, pendant la Seconde Guerre mondiale, il s’est engagé très tôt dans la résistance spirituelle contre l’antisémitisme et le nazisme. Il a donné des conférences, il a publié dans les Cahiers du Témoignage Chrétien et prenait des risques réels. Il a d’ailleurs dû fuir Lyon pour se réfugier en Haute-Loire car il était menacé par la Gestapo. Enfin, il fut un combattant sur le terrain de la pensée. En théologie, il a souvent été en première ligne pour défendre des positions audacieuses.Comment résumeriez-vous son apport à la théologie chrétienne ?Son apport est d’abord lié à son premier grand livre, Catholicisme, paru en 1938. Henri de Lubac y montre que le christianisme n’est ni une spiritualité individualiste, ni une religion qui se détournerait des réalités terrestres. Au contraire, c’est une foi qui possède un sens aigu de la communauté et le souci de prendre en compte les réalités de ce monde. Plus largement, son œuvre a marqué la théologie sur trois points majeurs, dans la manière de comprendre la relation entre l’homme et Dieu, dans l’interprétation de l’Écriture Sainte, et enfin dans la compréhension de l’Église et de l’Eucharistie.Dans la relation entre l’homme et Dieu, quel est le point saillant de sa réflexion ?Sur la question de la relation entre l’homme et Dieu, le père de Lubac soutient une thèse fondamentale qui est la suivante : dès lors qu’il est créé, l’être humain est appelé à connaître Dieu et à l’aimer. Cela peut paraître simple, voire évident pour certains, et pourtant, cette thèse lui a valu beaucoup d’ennuis. Elle allait, en effet, à l’encontre d’un certain nombre de théologiens qui, à l’époque, pensaient que Dieu aurait créé l’homme avec une finalité simplement naturelle et seulement dans un second temps lui aurait donné une vocation surnaturelle. Henri de Lubac s’élève contre cette idée et affirme que, dès le commencement, l’être humain est créé avec cet élan pour connaître Dieu et pour l’aimer. C’est une thèse fondamentale, un désir de surnaturel qui, selon lui, est naturel à l’homme.Pourquoi ce théologien a-t-il été interdit d’enseignement par Pie XII en 1950 ?En fait, la mesure d’interdiction a été prononcée par le supérieur général de la Compagnie de Jésus, non pas directement par Pie XII. Durant toutes les années cinquante, sauf vers 1959 environ, il n’enseignera plus du tout, mais il continuera à écrire des ouvrages et à mener un certain nombre de recherches. Pourquoi cette interdiction ? Plusieurs raisons ont joué. D’abord, parce que le père de Lubac prenait position contre des théologiens néothomistes : on lui reprochait de ne pas être fidèle à la pensée de saint Thomas d’Aquin. Il aimait se référer à des auteurs chrétiens plus anciens que Thomas d’Aquin, remonter en amont de la théologie thomiste héritée du XIIIe siècle. Mais il y a une seconde raison plus fondamentale, et qui est liée justement à sa thèse concernant la relation de l’homme avec Dieu. Un certain nombre de théologiens ont reproché au père de Lubac de mettre en cause la gratuité du don de Dieu. Parce que, disaient-ils, si l’homme est créé d’emblée pour connaître Dieu et pour l’aimer, d’une certaine manière Dieu est « obligé » de lui conférer cette fin surnaturelle. Le père de Lubac a répondu à cette objection, mais malheureusement l’objection lui a valu de graves ennuis dans le contexte de l’époque.Et après, il a été réhabilité jusqu’à être créé cardinal, en 1983 par Jean-Paul II. Pourquoi ?Sa réhabilitation s’est déroulée en plusieurs phases. Déjà , en 1960, il a été invité par le pape Jean XXIII à faire partie de la commission théologique préparatoire du concile Vatican II. Son œuvre a été de plus en plus reconnue comme très importante, et il a fini par être créé cardinal par le pape Jean-Paul II – en même temps, c’est à souligner, que le cardinal Lustiger, dont il était très proche.De quoi était faite cette proximité ?Je pense que le cardinal Lustiger avait beaucoup fréquenté certaines œuvres du père de Lubac, en particulier « Le Drame de l’humanisme athée ». Avant d’être archevêque, le père Lustiger avait été aumônier d’étudiants et il s’était beaucoup appuyé, entre autres, sur ce livre et aussi sur un autre ouvrage du père de Lubac, « Sur les chemins de Dieu ». Jean-Marie Lustiger appréciait beaucoup la pensée de Lubac. C’est à partir de là que des relations d’amitié se sont nouées.Pour Dostoïevski, lu par Lubac, l’être humain ne peut s’affranchir d’une référence à Dieu, il n’est pas en mesure de construire son avenir tout seul, indépendamment d’une référence à une transcendance, à l’absolu, à Dieu lui-même.Quelle est la teneur de ce livre, « Le Drame de l’humanisme athée » ?C’est l’un des livres les plus célèbres d’Henri de Lubac, on pourrait dire un de ses best-sellers. Dans cet ouvrage, publié en 1944, il présente la position d’un certain nombre de penseurs athées du XIXe siècle : Feuerbach, Auguste Comte et Nietzsche. Et il montre que ces penseurs ont cru pouvoir se représenter l’avenir de l’être humain comme l’avènement d’une créature sans référence à Dieu. Henri de Lubac soutient qu’il s’agit là vraiment d’une illusion et que cela met en cause la révélation biblique de l’être humain créé à l’image de Dieu et appelé à la ressemblance avec Lui. Ce livre, « Le Drame de l’humanisme athée », se termine par un très beau chapitre sur Dostoïevski, le romancier russe chrétien qui avait relevé en quelque sorte le défi de cet humanisme athée développé par Nietzsche, Feuerbach ou Auguste Comte. Pour Dostoïevski, lu par Lubac, l’être humain ne peut s’affranchir d’une référence à Dieu, il n’est pas en mesure de construire son avenir tout seul, indépendamment d’une référence à une transcendance, à l’absolu, à Dieu lui-même.Avec le cardinal archevêque de Paris Jean-Marie Lustiger © (Fonds iconographique de Lubac/SP) Cette thèse a-t-elle, d’après vous, une résonance dans notre monde contemporain ?C’est une thèse très importante. Évidemment, beaucoup d’incroyants ou d’athées peuvent mener une vie exemplaire à bien des égards. Mais la pensée du père de Lubac nous rappelle, aujourd’hui même, que l’être humain, en quelque sorte, ne peut pas se satisfaire d’un horizon purement intramondain, mais qu’il a besoin d’une référence à ce qui le dépasse. Et ce qui le dépasse, évidemment pour le père de Lubac, c’est Dieu. J’aime bien dire que sa théologie est marquée par l’inquiétude au sens étymologique, c’est-à -dire au sens de ce que soutenait saint Augustin : « Notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose en Dieu ». Cette inquiétude fondamentale consiste, au fond, à cultiver l’exigence de ne pas se satisfaire d’un horizon purement intramondain, de reconnaître que nous avons besoin d’une transcendance, d’une référence à un mystère qui nous dépasse, le mystère du Dieu de Jésus-Christ.Vous pensez que c’est un enjeu très contemporain, dans nos sociétés, notamment en Occident, où on a plutôt tendance à vouloir se passer justement de cette transcendance ?Sans généraliser, il est vrai qu’un certain nombre de courants dans l’Occident sont marqués par cette tendance. Je pense à ces mouvements post-humanistes, comme on dit quelquefois, selon lesquels, par exemple, l’être humain pourrait prolonger de plus en plus et même indéfiniment la durée de sa vie en se contentant d’une existence dans des conditions limitées, de l’espace et du temps. Mais il y a aussi des formes d’expression scientistes qui travaillent nos sociétés d’Europe de l’Ouest, et les menace en favorisant la fermeture à une transcendance et au repliement sur soi. Les travaux du père de Lubac sont tout à fait importants pour critiquer cette tendance.Quels enseignements pour notre monde aujourd’hui tirez-vous de cette œuvre ?Premier enseignement, l’être humain ne peut pas se satisfaire d’un horizon purement séculier ou intramondain : il doit être habité par la quête, par le souci d’une référence à l’absolu, à Dieu. Le deuxième apport a trait à ses travaux considérables sur l’interprétation de la Bible. Lubac a montré, à la suite des Pères de l’Église, qu’on ne pouvait pas simplement s’en tenir au sens littéral des écrits bibliques mais qu’il était essentiel d’en chercher le sens spirituel, le sens plus profond. Troisième élément, qui me semble très importa