
nicematin.com · Feb 16, 2026 · Collected from GDELT
Published: 20260216T183000Z
C’est une mesure passée presque inaperçue, mais qui pourrait changer la vie — et parfois la survie — de milliers de patients âgés. Depuis le début de l’année, l’Assurance maladie prend en charge une consultation spécifique de déprescription, rémunérée 60 euros, destinée aux plus de 80 ans. Objectif : revoir l’ensemble des traitements, identifier ceux qui ne sont plus nécessaires et réduire les risques liés à la polymédication. Une avancée saluée par le Dr Sauveur Boukris, qui alerte depuis plus de trente ans sur les dangers des ordonnances à rallonge chez les personnes âgées. « Déprescrire est un acte médical à part entière, responsable et personnalisé », résume l’auteur de plusieurs ouvrages critiques sur les dérives médicamenteuses, dont « 10.000 morts sur ordonnance » (Editions Le Cherche-Midi). La France, mauvaise élève de la prescription Malgré des efforts récents, la France reste l’un des pays européens les plus consommateurs de médicaments, en particulier chez les personnes âgées. « Il existe une idée reçue, très ancrée : une consultation doit forcément se conclure par une ordonnance. Il faut absolument la déconstruire », insiste le médecin. Dans le viseur : les renouvellements automatiques, sans réflexion. « On prescrit un médicament à un moment donné, pour une situation précise, puis il est reconduit pendant des mois, voire des années, par habitude, sans se demander s’il est encore utile », déplore le médecin. Résultat : des armoires à pharmacie pleines… et des patients exposés à des risques évitables. « Toute prescription est une décision médicale nouvelle, adaptée à l’état du patient à un moment donné. Il ne devrait pas exister de renouvellement automatique », martèle le Dr Boukris. Chez les personnes âgées, le danger est bien identifié. « Lorsqu’un patient ne va pas bien, le premier réflexe devrait être de se demander si un médicament n’est pas en cause ». C’est ce que le Dr Boukris appelle le « réflexe iatrogène ». Plus de 10 % des passages aux urgences seraient liés à un accident médicamenteux. Chutes, insuffisances rénales, syndromes confusionnels, hémorragies… Des complications souvent évitables, qui touchent en priorité les personnes âgées. Des normes appliquées sans distinction d’âge Autre sujet de préoccupation : la non prise en compte trop fréquente des spécificités liées à l’âge. « À 80 ans, le rapport bénéfice-risque d’un médicament n’est plus le même qu’à 50 ans, pointe le Dr Boukris. On ne soigne pas un chiffre sur une analyse biologique, on soigne une personne, avec son âge, son mode de vie et sa fragilité. » Le gériatre conteste cette logique consistant à appliquer trop souvent les mêmes normes médicales à tous les âges, citant le cas de l’hypertension. « Chez une personne de 75 ans qui vit bien avec une tension un peu élevée, vouloir absolument revenir à des chiffres « idéaux » peut provoquer fatigue, malaises, voire hospitalisations, explique-t-il. On voit parfois plus d’effets secondaires liés aux médicaments que de bénéfices réels. » Évidemment, la déprescription ne vise pas à supprimer tous les traitements. Certains sont indispensables et doivent être poursuivis. « Ce qu’il faut, c’est adapter les doses, raccourcir les durées et arrêter ce qui n’est plus utile, cela pourrait éviter des milliers d’hospitalisations chaque année, et réduire la mortalité liée aux effets indésirables des médicaments. » Et le médecin d’insister : « Donner moins de médicaments, ce n’est pas moins bien soigner C’est au contraire un acte médical responsable. » Un changement culturel encore fragile La nouvelle consultation prévue par la convention médicale a aussi un objectif pédagogique. « Elle nécessite du temps, de l’explication et de la confiance. Beaucoup de patients ont peur qu’on leur enlève un traitement. Ils pensent que « plus » signifie « mieux ». Il faut leur expliquer que ce n’est pas toujours vrai. Et puis, ils pensent souvent : « J’ai attendu une heure, il faut bien que je reparte avec quelque chose. » Les médecins, eux aussi, doivent se déculpabiliser, selon le Dr Boukris. « Ils peuvent se sentir mal à l’aise de ne rien prescrire. Il y a cette idée qu’une consultation sans ordonnance serait une consultation inutile. C’est faux. » Si l’initiative reste pour l’instant limitée aux plus de 80 ans et à une consultation par an, pour ses défenseurs, elle pourrait amorcer un changement plus large. « Ce serait un vrai progrès vers une médecine plus personnalisée, plus humaine et plus sûre. » Moins de médicaments, moins d’hospitalisations Les bénéfices potentiels sont en effet considérables. « On éviterait des milliers d’hospitalisations », assure le médecin. « Et on réduirait la mortalité. » À condition que les patients s’emparent aussi du sujet. « Si une personne âgée arrive en consultation en disant : « J’aimerais qu’on regarde si je peux supprimer certains médicaments », alors la dynamique sera enclenchée. Le médecin sera beaucoup plus à l’aise. La demande venant du patient change tout ». Avec la reconnaissance institutionnelle de la déprescription un principe simple est désormais entériné : la qualité d’un traitement ne se mesure pas au nombre de médicaments prescrits. « Parfois, mieux soigner, c’est prescrire moins. » 1- Cette cotation fait partie des nouvelles cotations négociées dans la convention médicale 2024-2029 entre l’Assurance maladie et les syndicats de médecins, visant à valoriser des consultations longues et complexes dans certaines situations (notamment chez les sujets âgés). Des médicaments ciblés Certains traitements sont particulièrement concernés par la surprescription.► Les psychotropes (somnifères, anxiolytiques, tranquillisants), souvent pris sur de très longues périodes, avec des risques accrus de chutes, de confusion ou de troubles de la mémoire.► Les statines, prescrites pour traiter l’excès de cholestérol, dont le bénéfice devient très limité lorsqu’elles sont instaurées après 75 ans, alors que les effets secondaires persistent.► Les anti-inflammatoires, parfois pris pendant des semaines alors que les recommandations parlent de quelques jours.► Les protecteurs gastriques, comme le Mopral, ajoutés « par sécurité » mais rarement réévalués. Sous-traités pour la dépression « Beaucoup de personnes âgées souffrent d’un mal-être lié au conditions de vie : solitude, veuvage, perte d’autonomie ... Dans certains cas, cette souffrance cache une réelle dépression. Les professionnels de santé ont tendance à prescrire des tranquillisants et des somnifères pour calmer l’angoisse et favoriser le sommeil. La dépression passe sous les radars », regrette le Dr Boukris, avant de préciser qu’au grand âge, « le traitement doit être progressif et les doses faibles pour éviter les effets secondaires ».