
dna.fr · Feb 15, 2026 · Collected from GDELT
Published: 20260215T063000Z
Dans une pièce sombre du centre nutritionnel, située au sous-sol de l’hôpital Pasteur de Colmar, ils sont six, assis autour d’une table. Des femmes et des hommes venus chercher une solution à une maladie qui envahit leur quotidien : l’obésité. Philippe, 52 ans, lunettes rectangulaires et gilet bleu, a essayé tous les régimes. « Ça marche un temps et après c’est pire. On reprend encore plus de poids qu’on en a perdu. » Il souffre d’hypertension, d’essoufflement, d’une hernie discale : « Tous les médecins m’ont dit que cela avait un rapport avec mon poids. » A ses côtés, Nathalie, 53 ans, se déplace prudemment, en boitant légèrement. Elle accumule les pathologies : douleurs neuropathiques, rhumatismes inflammatoires, apnée du sommeil, fibromyalgie… , liste-t-elle. « Tout devient compliqué. Travailler, sortir, faire des courses, partir en week-end… On se renferme de plus en plus. » Rudy Caillet, leur médecin nutritionniste, les a réunis ce jeudi-là pour faire le point sur les traitements contre l’obésité, commercialisés en France depuis octobre 2024 : le sémaglutide (Wegovy) et le tirzépatide (Mounjaro), qui imitent une hormone digestive, le GLP-1. Le traitement régule l’appétit et augmente le rassasiementIl organise une à deux demi-journées d’information par mois à destination des patients. Une diététicienne, une infirmière et une enseignante en activité physique adaptée lui succéderont. « Vous aurez plus de connaissances que votre médecin sur le traitement », sourit-il. Pendant une heure, schémas à l’appui, il explique comment fonctionnent l’obésité, les hormones et ces traitements injectables en sous-cutanée. « L’obésité est une maladie chronique, pas un manque de volonté. La société nous fait croire que pour perdre du poids, il faut moins manger, c’est faux », martèle-t-il, en précisant le rôle central des hormones. « Ces médicaments, poursuit-il, régulent l’appétit en augmentant le rassasiement. Ils ralentissent la vidange de l’estomac, augmentent la sécrétion d’insuline. Ils diminuent ce qu’on appelle le food noise, cette préoccupation permanente pour la nourriture. » À l’inverse d’une chirurgie irréversible, le traitement peut s’arrêter à tout moment. La perte de poids est moindre : de 30 % en moyenne pour l’opération contre 10 à 20 % pour les traitements injectables. Le malade parvient à un poids d’équilibre après dix à douze mois de traitement. Une à deux fois par mois, le Dr Caillet organise une réunion d'information sur les traitements médicamenteux à destination des patients. Photo Hervé Kielwasser « Des effets secondaires non graves et transitoires »Rapidement, autour de la table, les patients font part de leurs préoccupations : quels sont les effets secondaires ? « On lit beaucoup de choses sur les réseaux sociaux. J’ai besoin d’entendre des professionnels et d’être rassurée », témoigne Nathalie. Le médecin prend le temps de répondre aux inquiétudes des patients et détaille chacun des effets secondaires. Les plus fréquents sont digestifs – nausées, vomissements, diarrhées. « Ils sont non graves et transitoires, insiste Rudy Caillet. Ils apparaissent à chaque augmentation de dose. C’est pour cela qu’il faut commencer par la plus petite dose de 0,25 mg et augmenter progressivement. Le but ce n’est pas d’être malade mais de supporter le traitement. » « Qu’en est-il de la pancréatite [une inflammation du pancréas qui nécessite une hospitalisation] ? » lance Philippe. « Les personnes en surpoids sont plus à risque. Selon les données, il n’y a pas plus de pancréatites avec le traitement », tranche le professionnel de santé. Depuis 2022, 190 malades suivis par le Dr Caillet, présentant un IMC supérieur à 40 et une pathologie associée, ont pu bénéficier du traitement en accès précoce, dans le cadre d’une étude médico-économique avec le laboratoire fabricant Novo Nordisk – ils sont 3 000 en France. Aucun des 190 patients n’a développé cette pathologie. En revanche, 4 à 5 % l’ont arrêté car ils ne le toléraient pas. « J’avais peur de ne pas voir mes enfants grandir »« D’autres restent à des doses minimales et ils obtiennent quand même des résultats », pointe-t-il. Depuis le 23 juin 2025, l’ensemble des médecins généralistes peuvent le prescrire et non plus uniquement les spécialistes. Pour le Dr Caillet, c’est au médecin qui rédige l’ordonnance d’évaluer la balance bénéfices/risques. « Ces médicaments doivent s’inscrire dans une prise en charge médicale globale. » Caroline, 40 ans, fait partie des patientes du Dr Caillet ayant bénéficié de l’accès précoce au Wegovy. Il y a trois ans, elle pesait 110 kilos pour 1,60 m. Elle souffrait d’hypertension et de cholestérol. « J’avais peur de ne pas voir mes deux enfants grandir. » Elle décide de participer à l’étude : le médicament est alors complètement pris en charge. Les débuts ont été difficiles : vomissements, diarrhées à chaque augmentation de dose. « Mais je savais que c’était la solution. » En un an et demi, elle a perdu 35 kilos. Aujourd’hui, elle s’amuse avec sa fille au parc, lui court après, s’habille avec plaisir. Elle qui refusait d’être prise en photo ou de voir son reflet, s’est acheté pour la première fois de sa vie un grand miroir. « Je suis mieux dans mon corps et dans ma tête. » Le coût d’un stylo pré-rempli Wegovy est variable d’une pharmacie à une autre. Il faut compter 300 euros. Photo Hervé Kielwasser 300 euros pour un mois de traitementDepuis le 31 décembre 2025, le médicament n’est plus remboursé. Elle a choisi de continuer le traitement malgré son coût : 300 euros par mois le stylo de quatre injections. « Ce sera au détriment de sorties, de vacances. Mais je n’ai pas envie de reprendre du poids. » « Comme pour le diabète ou l’hypertension, c’est un traitement à vie », pointe le Dr Rudy Caillet. Les études montrent qu’environ 70 % du poids perdu est repris dans l’année suivant l’arrêt du médicament. Dans sa cuisine à Colmar, Fabienne, 64 ans, compte les derniers stylos de Wegovy qu’il lui reste. Elle aussi a eu accès au traitement dès 2022. Aujourd’hui, faute de remboursement, elle ne peut plus le poursuivre. « J’essaie d’économiser, j’espace les prises – au lieu d’une fois par semaine, je le prends tous les 15 jours ou trois semaines – parce que je ne peux pas me permettre de dépenser 300 euros par mois », souligne la retraitée qui a « toute [s] a vie été payée au Smic ». L’impression d’être « abandonnée par le système »La retraitée a déjà subi plusieurs opérations : la pose d’un anneau gastrique en 1998, puis d’un bypass (*)en 2011. Ce dernier n’a eu que peu d’effet, contrairement au Wegovy. Elle est descendue à 82 kilos. « Je suis passée d’une taille 54-56 à 46 ! » Et surtout grâce à ses 30 kilos en moins, elle a pu être opérée du genou gauche et avoir une prothèse, elle le sera bientôt du côté droit. « Pour la première fois, un traitement m’aide, sans yoyo. Le risque de reprendre le poids perdu me ronge. Au bout de trois ans de traitement, en perdre tous les bénéfices est une torture. » Fabienne, grand-mère de trois petits-enfants, a comme l’impression d’être « abandonnée par le système ». « On espérait que l’État s’engage sur le remboursement de ce médicament qui a prouvé son efficacité, cela n’a pas été le cas », déplore le médecin, qui dénonce « une médecine à deux vitesses ». Nathalie, qui assiste à la réunion, a conscience, elle, « d’avoir la chance de pouvoir [s] e le permettre ». Dans le Grand Est, 20 % des adultes sont en situation d’obésité, soit trois points au-dessus de la moyenne nationale. (*) Un bypass gastrique, ou court-circuit gastrique, est une opération chirurgicale consistant à réduire le volume de l’estomac et à modifier le circuit alimentaire. Une molécule au cœur d’une polémique nationale La molécule utilisée dans le Wegovy, le sémaglutide, est également prescrite contre le diabète sous le nom d’Ozempic. Elle se retrouve au cœur d’une polémique nationale.Après des signalements d’effets indésirables graves, une plainte collective est en préparation contre le laboratoire Novo Nordisk , fabricant des deux médicaments.L’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) a été notifiée de près de 1 600 cas graves depuis la commercialisation des analogues du GLP-1 en 2019. Pour autant, elle a confirmé le 7 janvier dernier le rapport bénéfice/risque favorable lorsque ces médicaments sont utilisés conformément aux recommandations. Elle rappelle que les effets indésirables cités sont connus et précise que les aGLP-1 ne doivent pas être utilisés à des fins esthétiques. L’enquête nationale de pharmacovigilance (2023-2025) portant sur les effets indésirables associés aux aGLP-1 souligne une augmentation des déclarations d’effets indésirables graves dans le cadre de mésusages.Le Dr Rudy Caillet rappelle que ces médicaments font l’objet d’une surveillance stricte bien avant la mise sur le marché. « Je crains que des patients n’arrêtent le traitement. D’autres vont être dans la défiance. Il faut savoir que cette solution comme la chirurgie améliore l’espérance de vie des patients entre six et dix ans. »